jeudi, octobre 1, 2020
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J’ai traversé mon enfance en Iran en marchant dans ce tunnel de la prison (témoignage)

J’ai traversé mon enfance en Iran en marchant dans ce tunnel de la prison

Paria Kohandel, 18 ans, est une jeune iranienne dont le père, Saleh Kohandel, est un célèbre prisonnier politique. Son père purge actuellement une peine de 10 ans pour avoir militer en faveur de l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran. Paria vient de quitter l’Iran. A l’occasion de la Jounrnée internationale contre la peine de mort elle est venue à Paris porter son témoignage.

Elle est intervenue lors d’une conférence à Paris en présence de Maryam Radjavi, la présidente élue de la Résistance iranienne.

Voici un extrait de son intervention :

Je salue aussi les combattants de Liberty et tous mes compatriotes qui m’entendent. Je m’appelle Paria KOHANDEL. J’ai quitté l’Iran, il y a quelques mois.

Mon père, Saleh Kohandel est un prisonnier politique connu, détenu dans l’enfer de la prison de Gohardacht (à l’ouest de Téhéran).

Le 8 avril 2011, mon oncle Akbar et ma chère tante Mahdieh ont été assassinés dans l’attaque des troupes de Maliki (ancien PM irakien) au camp d’Achraf en Irak.

Chère Maryam, je suis porteuse de beaucoup de messages d’amitiés et de solidarité. Les salutations de milliers de prisonniers politiques dans les prisons iraniennes; les salutations des mères en larmes dans les salles d’attente des prisons; les salutations des enfants forcés de travailler, les mains caleuses et tailladées, qui attendent de respirer  la liberté que vous leur apporterez; les salutations des jeunes filles rongées par la gangrène de la société mise en place par les mollahs; les salutations de ceux qui remplissent les couloirs de la mort des prisons de Gohardachte, d‘Evine et de Kahrizak. Ces salutations ont franchi les barbelés des prisons de Gohardacht, les murs d’Evine et les hangars de Gharchak (près de Téhéran).

Mon enfance, je l’ai passée dans les visites perpetuelles de ces prisons où je jouais à courir dans la poussière des parloirs.

Je faisais le trajet hebdomadaire pour aller voir mon père dans les prisons de Gohardachte et d‘Evine. Mon père Saleh me disait, “Pari, mon ange, vis 20 minutes par semaine!”. Pendant ces 20 minutes, je cherchais à travers les vitres poussièreuses, l’éclat des yeux de mon père quand il me parlait de la liberté ! Il était passionné et je me demandais d’où venait cette passion !

Retour au passé, au soir du 4 mars 2007 : j’étais alors une fillette de 8 ans, impatiente. Plongée dans mes rêves d’enfant, pleurant doucement. Mon père m’avait prise dans ses bras, me parlant jusqu’à ce que je m’endorme. Le lendemain matin, les  agents du renseignements ont attaqué notre maison, brisant les vitres, pointant leur pistolet sur ma tête, et ils ont emmené mon père.

Avant cela, il avait déjà passé un an et demi derrière les barreaux; cette fois parce qu’il avait dit “non” à l’interview qu’on lui proposait pour calomnier les Moudjahidine du peuple, il a été condamné à 10 ans de prisons dans l’enfer de Gohardacht. Le parcours de ces années de prison a tracé le chemin de ma vie.

Il y a quelques mois, tout juste 20 jours avant les examens d’entrée à l’université, j’ai quitté l’Iran. Je me suis dit alors : Paria, tu peux désormais jouir de tout ce qui t’était interdit en Iran; tous tes rêves et tes passions de toutes les couleurs; la moto, le plus grand de mes rêves, le parcours urbain, la gymnastique et enfin étudier ma matière préférée : la physique.

Mais tout ce que j’avais laissé derrière moi en Iran, ne me lâchait pas. Un dilemme, répondre à l’appel de mes rêves, ou bien militer pour que se réalisent les rêves des enfants sous le joug des mollahs en Iran; comme ceux de mon amie Roya, un nom qui veut dire rêve en persan.

Pour décider, j’ai pensé à la dernière rencontre avec mon père en prison.

En marchant vers le parloir, un garçon de 9 ans s’est mis à marcher à côté de moi. Ensemble, nous avons traversé ce long et terrible tunnel d’environ un km de la prison de Gohardacht. Il tenait un dessin à la main. Quand j’ai regardé son dessin, j’ai eu le coeur brisé : il s’était dessiné lui et son père, main dans la main. Je me suis rappelé mon enfance, quand j’avais son âge.

J’étais bouleversée et quand j’ai vu mon père au parloir, je lui ai dit : aujourd’hui j’ai traversé mon enfance en venant jusqu’à toi. Cet enfant avait un message pour moi. Il me disait : Paria, regarde ! Tu n’es pas la seule voyageuse de ce tunnel; des centaines d’enfants avant toi et des centaines d’autres après toi sont condamnés à parcourir ces tunnels, tant qu’il y aura ce régime dans ton pays.

Et mes pensées sont allées vers d’autres moments de ma vie qui ont determiné mon choix :

L’oncle Ali, [un des prisonniers politiques les plus renommés passé par les prisons du chah et de Khomeiny, exécuté en décembre 2010], Ali Saremi, qui avait collé sa tête entre les barreaux de la cabine des visites, avec son large sourire, si gentil, si plein d’energie; quand nos regards se sont croisés, j’y ai lu un message. Quelques semaines plus tard, j’ai appris la nouvelle de son exécution. Mon oncle préféré me quittait…

Et il a fallu que je m’adapte à ces départs brutaux et soudains : l’oncle Abdolreza Rajabi exécuté sous la torture quelques années auparavant; la tristesse de son souvenir m’est revenue lors du martyr de l’oncle Mohsen Doghmehchi; je n’en pouvais plus. Oncle Mohsen si costaud, affaibli et amaigri en prison par manque de soins à la maladie qui le rongeait; mais sa diminussion physique n’avait rien enlevé à son affection qui me touchait jusqu’au fin fond de mon être et sa vigueur, sa perséverence qui faisaient trembler les gardiens. Une exécution par privation de soins.

Dans les derniers instants de leur vie, ces victimes des exécutions que j’ai connues personnellement et profondemment m’ont laissé un message: j’ai compris que je devais rester leur voix et qu’elle ne devait pas s’éteindre, être leur témoin, traduire les regards, leur regard; voici ma responsabilité et mon grande rêve.

Je me suis dis : non, je ne dois pas uniquement songer à mes propres rêves. Mes rêves à moi ne sont qu’une petite partie de ma vie. Je le dois à ma famille, aux prisonniers politiques, à mes oncles martyrs, enfin je le dois à mon père, car je suis libre.

Lorsque les jeunes filles en Iran ont tant de rêves jamais réalisés, chercher à réaliser mes rêves personnels serait égoïste et impardonnable. Alors je m’en suis passé,comme des milliers d’Achrafiens l’ont fait avant moi. Mon grande rêve, c’est le bonheur des enfants qui ne devraient plus jamais passer par le tunnel de la prison de Gohardachte. La réalisation des rêves des petites vendeuses égarées et des petits vendeurs ambulants de notre quartier à Téhéran.

Chère Maryam,

Avoir le sentimement d’être quelqu’un comme Mahdieh, ma tante chérie tombée à Achraf, c’est une lourde responsabilité qui me fait peur. Mais dans votre regard, je retrouve la confiance et l’affection; et dans votre phrase qui dit : on peut et il le faut.

Je prends alors le drapeau de Mahdieh et c’est aujourd’hui pour moi un serment de suivre la voie de ma tante et de mon oncle et de travailler à ce que tous mes frères et soeurs en Iran retrouvent les sentiments et l’affection perdus.

Parmi ces défenseurs des droits et des libertés, j’entends l’écho de la voix de mon père disant : Paria, j’ai goûté un sirop si sublime que tu ne peux même pas en imaginer le parfum !

Je lance d’ici un appel à tous les prisonniers resistants que je rencontrai chaque semaine au travers des vitres des cabines du parloir pour leur dire : vous m’avez appris que la perséverance et la résistance sont un choix que personne ne peut nous enlever.

Et je dis à notre cher Massoud, je suis Paria Kohandel, j’ai choisi d’être et de rester une Moudjahidine du peuple jusqu’à la fin de ma vie.

 

 

 

 

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