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Qassem Suleimani est l’agent iranien qui est en train de remodeler le paysage du Moyen Orient. Maintenant il dirige la guerre de Bachar al-Assad en Syrie.

LE COMMANDANT DE L’OMBRE

Par Dexter Filking, le 30 septembre 2013
 
Selon un ancien officier de la CIA, Suleimani, le chef de la Force Qods iranienne, est « l’opérateur le plus puissant au Moyen Orient aujourd’hui ».

The New Yorker – En février dernier, une poignée des dirigeants les plus influents de l’Iran se sont rassemblés à la Mosquée Amir al-Momenin au nord-est de Téhéran, à l’intérieur d’une communauté fermée réservée aux officiers des Gardiens de la révolution. Ils y étaient venus pour rendre un dernier hommage au camarade  Hassan Shateri, tombé en Syrie. Vétéran des guerres clandestines de l’Iran au Moyen Orient et en Asie du Sud, Shateri fut un haut commandant de la puissante élite des Gardiens de la révolution appelée la Force Qods. Cette force est l’instrument de pointe de la politique étrangère iranienne, analogue à la CIA et aux Force spéciales combinées ; son nom vient du mot persan pour Jérusalem, que ses combattants ont promis de libérer. Depuis 1979, son objectif est de nuire aux ennemis de l’Iran et d’étendre l’influence de ce pays à travers le Moyen Orient. Shateri avait passé la plus grande partie de sa carrière à l’étranger, d’abord en Afghanistan et ensuite en Irak, où la Force Qods avait aidé les milices chiites à tuer des soldats américains.

Shateri avait été tué deux jours auparavant sur la route entre Damas et Beyrouth. Il s’était rendu en Syrie avec des milliers d’autres membres de la Force Qods afin de prêter secours au président assiégé Bachar al Assad, un allié clé de l’Iran. Au cours des dernières années, Shateri avait travaillé sous un pseudonyme en tant que chef de la Force Qods au Liban ; il y avait soutenu le groupe armé du Hezbollah qui, au moment des funérailles, avait commencé à envoyer des hommes en grand nombre afin de combattre pour le régime syrien. Les circonstances de sa mort n’étaient pas claires : un responsable iranien a déclaré que Shateri avait été « pris en cible directement » par le « régime sioniste », dénomination habituelle des responsables iraniens pour l’État d’Israël.
    
Les participants à la cérémonie sanglotaient, certains se battaient la poitrine à la manière chiite. Autour du cercueil de Shateri, recouvert du drapeau iranien, étaient rassemblés : le commandant des Gardiens de la révolution, en treillis vert ; un membre du complot pour l’assassinat de quatre dirigeants de l’opposition en exil dans un restaurant de Berlin en 1992 ; ainsi que le père d’Imad Mougniyah, le commandant du Hezbollah  soupçonné d’avoir été responsable des attentats à la bombe qui ont entraîné la mort de plus de 250 militaires américains à Beyrouth en 1983. Mougniyah a été assassiné en 2008, apparemment par des agents israéliens. Dans l’esprit de la Révolution islamique, mourir, c’était servir la cause. Avant l’enterrement de Shateri,  l’ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême du pays, a émis une note élogieuse à l’égard  de Shateri : « A la fin, il a bu le doux sirop du martyre ».

Agenouillé sur la moquette de la mosquée, au deuxième rang, se trouvait le chef de la Force Qods, le général de division Qassem Suleimani, un petit homme de 56 ans aux cheveux argentés, à la barbe rasée et à l’aspect intensément réservé. C’était Suleimani qui avait envoyé Shateri, un vieil ami de confiance, à la mort. En tant que commandants des Gardiens de la révolution, lui et Shateri faisaient partie d’une petite fraternité formée pendant la « Défense sacrée », nom donné à la guerre entre l’Iran et l’Irak, qui a duré de 1980 à 1988 et qui aurait provoqué un million de morts. Ce fut un combat catastrophique mais qui, pour l’Iran, marqua le début d’un projet qui allait durer trois décennies pour construire une sphère d’influence chiite à travers l’Irak et la Syrie jusqu’à la Méditerranée. Avec ses alliés en Syrie et au Liban, l’Iran constitue un Axe de résistance dressé contre les puissances sunnites qui dominent dans la région, et contre l’Occident. Ce projet étant menacé en Syrie, Suleimani menait une lutte désespérée pour la victoire, même au prix d’un conflit sectaire qui enflamme la région depuis des années.

Suleimani a pris le commandement de la Force Qods il y a quinze ans : depuis lors, il cherche à remodeler le Moyen Orient en faveur de l’Iran, par le jeu du pouvoir et par la force militaire, en assassinant ses rivaux, en armant ses alliés et, pendant près de dix ans, en dirigeant un réseau composé de groupes militants qui ont tué des centaines d’Américains en Irak. Le Département du Trésor des États-Unis a imposé des sanctions à l’égard de Suleimani  pour son rôle de soutien au régime syrien, ainsi que pour avoir encouragé le terrorisme. Pourtant, il est resté quasi invisible au monde extérieur, alors même qu’il contrôle des agents et dirige des opérations. « Suleimani est l’opérateur le plus puissant au Moyen Orient aujourd’hui », m’a déclaré John Maguire, ancien officier de la CIA en Irak, « mais personne n’en a jamais  entendu parler ».

Lorsque Suleimani apparaît en public – souvent pour s’adresser à des rassemblements de vétérans ou pour rencontrer Khamenei – il se comporte discrètement et n’élève la voix que rarement, affichant un trait de caractère que les Arabes  appellent « khilib », un certain charisme retenu. « Il est tout petit, mais il a une vraie présence », m’a raconté un ancien haut responsable irakien. « On est une dizaine dans une salle, mais quand Suleimani rentre, il ne vient pas s’asseoir avec vous. Il se met de l’autre côté de la pièce, tout seul, tout discret. Il ne dit rien, il ne fait pas de commentaires, il est là, tranquille, et il écoute. Alors, bien sûr, tout le monde ne pense qu’à lui. »

Lors de l’enterrement de Shateri, Suleimani était vêtu d’une chemise et d’une veste noires, sans cravate, à la manière iranienne, son long visage anguleux et ses sourcils arqués tordus par la douleur. En effet, la Force Qods n’avait jamais perdu d’officier de si haut rang à l’étranger. À la veille des funérailles, Suleimani s’était rendu au domicile de Shateri pour présenter ses condoléances à la famille. Il montre un attachement farouche aux soldats martyrs, rendant souvent visite aux familles. Lors d’une récente interview avec les médias iraniennes, il avait déclaré : « Lorsque je vois les enfants des martyres, j’ai envie d’aspirer leur parfum et je me perds ». Pendant la cérémonie, lui et les autres participants endeuillés se sont penchés pour prier en appuyant leur front contre le tapis. « C’est un homme parmi les plus rares qui nous a quitté, un homme qui vous a apporté la révolution et le monde entier », leur a déclaré l’Iman Alireza Panahian. Suleimani a pris sa tête dans ses mains et s’est mis à pleurer.

Les premiers mois de 2013, vers l’époque où Shateri a trouvé la mort, ont marqué le point bas de l’intervention iranienne en Syrie. Assad perdait du terrain face aux rebelles, dominés par les sunnites, les rivaux d’Iran. Si Assad devait tomber, le régime iranien perdrait son lien avec le Hezbollah, sa base avancée face à l’Israël. Un religieux iranien a déclaré dans un discours : « Si nous perdons la Syrie, nous ne saurons garder Téhéran ».

Bien que les Iraniens aient été mis à rude épreuve par les sanctions américaines, imposées afin d’empêcher le régime de développer une arme nucléaire, ils ont tout fait pour sauver Assad, notamment en accordant un prêt de sept milliards de dollars pour étayer l’économie syrienne. « Je ne pense pas que les Iraniens fassent le calcul en termes de dollars », m’a dit un responsable de sécurité originaire du Moyen Orient. « Ils considèrent la perte d’Assad comme une menace à leur existence même. » Pour Suleimani, sauver Assad semblait être une question d’orgueil, surtout si cela signifiait se distinguer des Américains. « Suleimani nous a dit que les Iraniens feraient tout ce qui était nécessaire », m’a raconté un ancien dirigeant irakien. « Il nous a dit : Nous ne sommes pas comme les américains. Nous n’abandonnons pas nos amis. »

L’année dernière, Suleimani a demandé la permission aux dirigeants kurdes d’ouvrir une route d’approvisionnement à travers le nord de l’Irak jusqu’en Syrie. Pendant des années, il avait intimidé ou soudoyé les Kurdes pour qu’ils coopèrent avec ses plans ; cette fois-ci, ils ont rejeté sa demande. Pire, les soldats d’Assad ne voulaient pas se battre, ou bien, lorsqu’ils l’ont fait, ils ont massacré des civils et poussé la population dans les bras des rebelles. « L’armée  syrienne n’est bonne à rien ! » a dit Suleimani à un homme politique irakien. Il rêvait des Bassidj, la milice iranienne dont les combattants ont réprimé le soulèvement populaire contre le régime en 2009. « Avec une brigade des Bassidj, je pourrais vaincre le pays tout entier », a t-il dit. En août 2012, les rebelles anti-Assad ont capturé 48 Iraniens à l’intérieur de la Syrie. Les dirigeants iraniens ont affirmé que c’étaient des pèlerins venus prier à un haut-lieu sacré chiite, mais les rebelles, ainsi que les agences occidentales de renseignement, maintiennent que c’étaient des membres de la Force Qods. En tous cas, ils étaient suffisamment précieux pour qu’Assad accepte de les échanger contre plus de deux mille rebelles capturés. Et puis, Shateri a trouvé la mort.

Suleimani a fini par se rendre régulièrement en avion à Damas afin de prendre personnellement le contrôle de l’intervention iranienne en Syrie. « Désormais, c’est lui qui dirige la guerre », m’a confié un responsable militaire américain. À Damas, il est réputé travailler depuis un poste de commandement fortifié situé dans un bâtiment ordinaire, où il aurait installé un réseau multinational d’officiers : les chefs de l’armée syrienne, un commandant du Hezbollah, ainsi qu’un coordinateur des milices chiites irakiennes, mobilisées et mises à disposition par Suleimani lui-même. Ne pouvant disposer directement de la milice Bassidj, Suleimani s’est offert comme lot de consolation son ancien commandant adjoint, le général de brigade Hossein Hamedani. Encore un camarade de la guerre Iran-Irak, Hamedani, en officier expérimenté, savait comment contrôler le genre de milices irrégulières formées par les Iraniens pour continuer le combat si Assad devait tomber.

Fin 2012, les responsables occidentaux ont remarqué une forte augmentation du nombre de vols d’approvisionnement vers Damas en provenance de l’Iran. Au lieu des quelques vols par semaine auparavant, les avions arrivaient tous les jours, chargés d’armes et de munitions – « des tonnes », m’a affirmé le responsable de sécurité originaire du Moyen Orient – ainsi que d’officiers appartenant à la Force Qods. Selon des responsables américains, ces officiers avaient pour mission de coordonner les attaques, former les milices et mettre en place un système sophistiqué de surveillance des communications rebelles. Ils ont également obligé les différentes branches des services de sécurité d’Assad – conçues pour s’espionner – à travailler ensemble. Selon le responsable de sécurité originaire du Moyen Orient, les agents de la Force Qods, avec les miliciens chiites irakiens qu’ils ont apportés, se comptaient par milliers. « Ils se sont répandus dans tout le pays », m’a-t-il expliqué.

Un tournant s’est produit en avril, après la prise par les rebelles de la ville syrienne de Qousseir, près de la frontière libanaise. Afin de reprendre la ville, Suleimani a demandé à Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, de lui envoyer plus de deux mille combattants. Ce n’était pas difficile à faire accepter sa demande. Qousseir est située à l’entrée de la vallée de la Bekaa, le point de passage principal pour les missiles et d’autres éléments de matériel destinés au Hezbollah ; si l’accès était fermé, le Hezbollah aurait du mal à survivre. Suleimani et Nasrallah sont de vieux amis, ayant collaboré pendant des années au Liban et dans de nombreux lieux à travers le monde où les agents de Hezbollah ont effectué des missions terroristes à la demande de l’Iran. Selon Will Fulton, un expert de l’Iran à l’American Enterprise Institute, les combattants de Hezbollah avaient encerclé la ville de Qousseir, en coupant les routes, avant de donner l’assaut. Des dizaines d’entre eux ont été tués, ainsi qu’au moins huit officiers iraniens. La ville est tombée le 5 juin 2013. « Toute l’opération a été orchestrée par Suleimani », a déclaré Maguire, encore actif dans la région.  « Ce fut une grande victoire pour lui. »

Malgré ce côté brutal, l’image de Suleimani auprès des fidèles du régime iranien est celle d’un héros de guerre irréprochable, d’un vétéran décoré de la guerre Iran-Irak devenu commandant de division avant la trentaine. En public, il est d’une modestie quasi théâtrale. Lors d’une récente apparition en public, il s’est décrit comme  « le plus petit des soldats » et, selon la presse iranienne, avait repoussé des membres du public qui ont voulu lui embrasser les mains. Son pouvoir vient surtout de sa relation étroite avec Khamenei, dont la vision directrice doit guider la société iranienne. Le Guide suprême, qui d’habitude réserve ses éloges pour les soldats tombés au combat, a appelé Suleimani « un martyre vivant de la révolution ». Suleimani est un partisan inconditionnel du système autoritaire du régime iranien. En juillet 1999, à l’apogée de la contestation étudiante, il a signé, avec d’autres commandants des Gardiens de la révolution, une lettre d’avertissement adressée au Président Mohammad Khatami, lui signalant que s’il ne réprimait pas la révolte, l’armée le ferait à sa place, peut-être en le renversant en même temps. « Notre patience est épuisée », ont écrit les généraux. La police a écrasé les manifestants, comme elle l’a fait à nouveau dix ans plus tard.

Au sein d’un gouvernement iranien très divisé, de nombreux personnages autour de Khamenei contribuent à la définition de la politique étrangère, notamment des commandants des Gardiens de la révolution, des dignitaires religieux et des responsables du Ministère des Affaires Étrangères. Mais un grand champ libre a été laissé à Suleimani pour mettre en œuvre la vision de Khamenei. « Il a des relations dans tous les recoins du système », m’a confié Meir Dayan, un ancien chef du Mossad. « Il est ce que j’appelle politiquement habile, il est en relation avec tout le monde. » Les responsables le décrivent comme quelqu’un qui croit en l’Islam et en la révolution ; alors que de nombreuses personnalités au sein des Gardiens de la révolution se sont enrichies grâce au contrôle qu’exerce cette force sur les principales industries du pays, Suleimani doit sa fortune personnelle au Guide suprême. « Il n’a pas de souci à se faire », commente Maguire.

Suleimani habite Téhéran et semble mener la vie familiale d’un fonctionnaire cinquantenaire. « Il se lève à quatre heures du matin tous les jours et il est déjà au lit à neuf heures et demie tous les soirs », m’a raconté, incrédule, l’homme politique irakien, qui le connaît depuis de nombreuses années. Suleimani a des problèmes de prostate et un mal au dos récurrent. Il est « respectueux de son épouse », m’a dit le responsable de sécurité originaire du Moyen Orient, et l’emmène parfois avec lui en voyage. Il a trois fils et deux filles, et c’est manifestement un père sévère mais aimant. On le dit particulièrement inquiet pour sa fille Nargis, qui vit en Malaisie. « Elle s’écarte des voies de l’Islam », a dit le responsable originaire du Moyen Orient.
 
Selon Maguire, « Suleimani est beaucoup plus sophistiqué que la plupart de ses confrères. Il est à l’aise dans les milieux  politiques, mais il a également l’étoffe pour intimider. » Il a beaucoup lu, mais ses goûts esthétiques semblent être strictement traditionnels. « Je ne pense pas qu’il écouterait de la musique classique », m’a dit le responsable originaire du Moyen Orient. « Toutes ces choses européennes, je ne pense pas que ce soit son truc, au fond. » Suleimani n’a reçu que peu d’éducation formelle mais, m’a raconté l’ancien haut responsable irakien, « c’est un fin stratège et redoutablement intelligent ». Ses outils comprennent des pots de vin pour soudoyer les hommes politiques à travers le Moyen Orient, l’intimidation en cas de besoin, et l’assassinat en dernier ressort. Au fil des années, la Force Qods a constitué un réseau international d’agents, dont certains venus de la diaspora iranienne, qui peuvent être appelés à soutenir des missions. « Ils sont partout », a déclaré un deuxième responsable de sécurité originaire du Moyen Orient. En 2010, selon des responsables occidentaux, la Force Qods et le Hezbollah ont lancé une nouvelle campagne contre des cibles américaines et israéliennes, apparemment en représailles contre leurs efforts clandestins pour freiner le programme nucléaire iranien, qui comprenaient des cyber-attaques et des assassinats de scientifiques iraniens.

Depuis, Suleimani a orchestré des attentats dans des lieux aussi éloignés que la Thaïlande, New Delhi, Lagos et Nairobi – une trentaine au moins, rien que dans les deux dernières années. Le plus notoire, en 2011, fut le complot par lequel un cartel mexicain de la drogue devait être embauché pour assassiner l’ambassadeur de l’Arabie Saoudite aux États-Unis pendant qu’il dînait dans un restaurant situé à quelques kilomètres de la Maison Blanche. Le membre du cartel contacté par l’agent de Suleimani s’est avéré être un informateur du service américain de répression du trafic de drogues. (L’efficacité de la Force Qods semble diminuer avec l’éloignement : plusieurs attentats à distance ont raté.) Néanmoins, après le complot avorté, deux anciens responsables américains ont affirmé devant une commission du Congrès qu’il fallait assassiner Suleimani. « Suleimani voyage beaucoup », a dit l’un d’entre eux. « Il est partout. Prenez-le. Il faut essayer de le capturer ou bien le tuer. » En Iran, plus de deux cents personnalités ont signé une lettre scandalisée pour sa défense ; une campagne dans les médias sociaux a proclamé : « Nous sommes tous Qassem Suleimani ».

Plusieurs responsables originaires du Moyen Orient, dont certains que je connais depuis une dizaine d’années, se sont tus dès que j’ai commencé à parler de Suleimani. « Nous ne voulons pas être associés à tout ça », a dit un responsable kurde en Irak. Parmi les espions en Occident, il semble appartenir à une catégorie exceptionnelle, un ennemi détesté et admiré à la fois, l’équivalent au Moyen Orient de Karla, l’insaisissable maître-espion soviétique des romans de John Le Carré. Lorsque j’ai appelé Dagan, l’ancien chef du Mossad, et prononcé le nom de Suleimani, il y a eu un long moment de silence. « Ah », a- t-il dit sur un ton ironique et las, « un très bon ami ».

En mars 2009, à la veille de la Nouvelle Année iranienne, Suleimani a conduit un groupe de vétérans de la guerre Iran-Irak à Paa-Alam, un promontoire rocheux désertique à la frontière irakienne. En 1986, Paa-Alam a été le lieu d’une de ces batailles acharnées pour la péninsule de Fao, où des dizaines de milliers d’hommes sont tombés pour gagner à peine quelques mètres de terrain. Un enregistrement vidéo de la visite montre Suleimani debout sur les hauts d’une montagne, racontant la bataille à ses anciens camarades. Il parle d’une voix douce, sur un fond sonore de musique et de prières.

« Ceci est la route de Dasht-e-Abbas », dit Suleimani, indiquant la vallée en bas. « Cette zone se trouvait entre nous et l’ennemi. » Plus tard, Suleimani et le groupe se trouvent au bord d’un ruisseau où, la voix tremblante d’émotion, il lit à haute voix le nom de soldats iraniens tombés au combat. Pendant une pause, il parle avec un journaliste et décrit les combats en termes quasi-mystiques. « Le champ de bataille est le paradis perdu de l’Homme – le paradis où la moralité et la conduite humaine atteignent le sommet », dit-il. « Les hommes imaginent un paradis fait de sources claires, de belles filles et de paysages luxuriants, mais il existe un autre type de paradis : le champ de bataille. »

Suleimani est né à Rabor, un village pauvre situé dans les montagnes de l’est de l’Iran. Quand il était enfant, son père, comme beaucoup d’autres paysans, avait fait un emprunt au gouvernement du Shah. Sa dette était de neuf cents tomans, équivalent à une centaine de dollars à l’époque, mais il ne pouvait pas la rembourser. Dans un court mémoire, Suleimani raconte son départ de la maison avec un jeune cousin du nom d’Ahmad Suleimani, qui se trouvait en situation similaire. « Nous n’arrivions pas à dormir la nuit, attristés par la pensée que des agents du gouvernement allaient venir arrêter nos pères », écrit-il. Ensemble, ils se sont rendus à Kerman, la grande ville la plus proche, afin de gagner de l’argent pour effacer la dette de la famille. L’endroit était inhospitalier. « Nous n’avions que treize ans, nous étions tellement chétifs que personne ne voulait de nous », écrit-il. « Puis, un jour, nous avons été embauchés comme main d’œuvre sur un chantier de construction d’école dans la rue Khajoo, aux confins de la ville. Notre salaire était de deux tomans par jour. » Au bout de huit mois, ils avaient mis suffisamment d’argent de côté pour rentrer à la maison, mais c’était l’hiver et il y avait trop de neige. On leur a dit de chercher un routier du coin qui s’appelait Pahlavan (« Champion »), « un homme fort qui pouvait soulever une vache ou un âne avec ses dents ». Sur la route, quand le véhicule s’enlisait, « il soulevait la Jeep et la mettait de côté !». Dans le récit de Suleimani, Pahlavan est un ardent détracteur du Shah. À propos des deux garçons, il dit : « C’est le temps pour eux de se reposer et de jouer, non pas de travailler comme main d’œuvre dans une ville lointaine. Je crache sur la vie qu’ils nous ont faite !» Ils sont arrivés, écrit Suleimani, « au moment où les lampes commencèrent à s’allumer dans les maisons du village. Lorsque la nouvelle s’est répandue dans notre village, ce fut un chahut indescriptible. »

Jeune homme, Suleimani donnait peu de signes d’une plus grande ambition. Selon Ali Alfoneh, expert de l’Iran à la Fondation pour la défense des démocraties, il n’avait que son diplôme d’études secondaires et travaillait pour le service des eaux de la ville de Kerman. Mais c’était une époque révolutionnaire et l’agitation croissante du pays commençait à se faire sentir. En dehors du travail, Suleimani passait des heures à faire des haltères dans les gymnases du coin qui, comme c’est souvent le cas au Moyen Orient, offraient un entraînement physique tout en nourrissant l’esprit guerrier. Pendant le Ramadan, il assistait aux sermons d’un prédicateur  itinérant nommé  Hojjat Kamyab, un protégé de Khamenei, et c’est à cette occasion qu’il s’est laissé inspiré par la possibilité de la révolution islamique.

En 1979, alors que Suleimani avait 22 ans, le Shah fut renversé par un soulèvement populaire mené par l’ayatollah Rouhollah Khomeini au nom de l’Islam. Emporté par la ferveur, Suleimani rejoint les Gardiens de la  révolution, une force créée par le nouveau régime religieux pour empêcher l’armée de provoquer un coup d’État. N’ayant reçu que peu de formation – peut-être seulement un stage de 45 jours – il avança néanmoins rapidement. Le jeune soldat Suleimani fut envoyé au nord-ouest de l’Iran, où il a aidé à réprimer un soulèvement kurde.

Dix-huit mois après le début de la révolution, Saddam Hussein a envoyé l’armée irakienne à l’assaut de son voisin, espérant ainsi profiter du chaos en Iran. Mauvais calcul, car l’invasion a renforcé la position de Khomeini en tant que leader et unifié le pays dans la résistance, marquant le début d’une guerre brutale et statique. Suleimani a été envoyé au front avec la mission simple d’alimenter les soldats en eau ; il n’en est jamais reparti. « Je suis allé à la guerre pour une mission qui ne devait durer qu’une quinzaine de jours et j’ai fini par rester jusqu’à la fin », a-t-il déclaré. Une photo d’époque montre le jeune Suleimani en tenue de combat, sans insigne de rang, ses yeux noirs scrutant un horizon lointain. « Nous étions tous jeunes et voulions servir la révolution », a-t-il raconté dans une interview en 2005.

Suleimani s’est forgé la réputation d’un homme courageux et fougueux, surtout grâce à ses missions de reconnaissance derrière les lignes irakiennes. Plusieurs fois, il en est revenu avec une chèvre, que ses soldats abattaient et faisaient griller. « Même les irakiens, nos ennemis, l’ont admiré pour ça », m’a raconté un ancien officier des Gardiens de la révolution désormais passé aux États-Unis. À la radio irakienne, Suleimani était appelé « le voleur de chèvres ». En reconnaissance de son efficacité, a dit Alfoneh, il fut nommé à la tête d’une brigade de la ville de Kerman, avec des hommes venus des gymnases où il s’entraînait autrefois.

L’armée iranienne était dépassée et ses commandants avaient recours à des tactiques grossières et dispendieuses. Lors d’assauts par « vagues humaines », ils envoyaient des milliers de jeunes hommes directement dans les lignes irakiennes, souvent pour nettoyer des champs de mines ; les soldats mouraient à la pelle. Suleimani semblait troublé par la perte de vies. Avant d’envoyer ses hommes au combat, il les embrassait individuellement et leur disait adieu ; dans ses discours, il faisait l’éloge des soldats martyres en leur demandant pardon de ne pas avoir été martyre lui-même. Lorsque ses supérieurs annonçaient leur intention d’attaquer la péninsule de Fao, il critiquait leurs plans, qu’il considérait comme téméraires et du gaspillage. L’ancien officier des Gardiens de la révolution se rappelle d’avoir vu Suleimani en 1985, après une bataille lors de laquelle sa brigade avait subi de nombreuses pertes, assis tout seul dans un coin de la tente. « Il était silencieux, pensant aux hommes qu’il avait perdus. »

Ahmad, le jeune cousin qui s’était rendu avec Suleimani à Kerman, a été tué en 1984. Suleimani lui-même a été blessé au moins une fois. Mais il n’a jamais perdu la flamme. Dans les années 80, Reuel Marc Gerecht était un jeune agent de la CIA en poste à Istanbul, où il recrutait parmi les milliers de soldats iraniens qui s’y rendaient pour récupérer. « Il y avait toutes sortes de soldats », m’a raconté Gerecht, qui a beaucoup écrit sur l’Iran. « Il y avait des religieux, il y avait des gens qui venaient pour respirer, pour baiser et pour boire. » Gerecht divisait les vétérans en deux groupes. « Il y avait les cassés et les cuits, au regard vide – les gars qui avaient été détruits », a-t-il dit. « Et puis il y avait les gars aux yeux brillants qui n’avait qu’une envie : repartir au combat. Je mettrais Suleimani dans cette dernière catégorie. »

Ryan Crocker, ambassadeur des États-Unis en Irak entre 2007 et 2009, a eu un sentiment similaire. Pendant la guerre en Irak, Crocker a parfois traité avec Suleimani indirectement, par l’intermédiaire de dirigeants irakiens qui passaient régulièrement par Téhéran. Une fois, il a demandé à un des Irakiens si Suleimani était particulièrement religieux. La réponse fut « Pas vraiment », m’a raconté Crocker. « Il va à la mosquée de temps en temps. Ce n’est pas la religion qui le motive, c’est le nationalisme, et l’amour du combat. »

Les dirigeants iraniens ont tiré deux leçons de la guerre Iran-Irak. La première a été que l’Iran était entouré d’ennemis, proches et lointains. Du point de vue du régime, l’invasion fut moins un coup irakien qu’un complot occidental. Les responsables américains savaient dès 1980 que Saddam se préparait à envahir l’Iran ; plus tard, ils lui ont fourni des informations utilisées par la suite pour cibler des attaques aux armes chimiques. Les armes elles-mêmes étaient développées avec l’aide d’entreprises européennes. Le souvenir de ces attaques reste particulièrement amer. « Savez-vous combien de personnes souffrent encore des effets d’armes chimiques ? », a demandé Mehdi Khalaji, professeur à l’Institut de Washington pour la politique au Proche Orient. « Des milliers d’anciens combattants. Ils croient que ce sont les pays occidentaux qui ont fourni ces armes à Saddam. » En 1987, lors d’une bataille avec l’armée irakienne, une division sous le commandement de Suleimani a été attaquée par des obus d’artillerie contenant des armes chimiques. Plus d’une centaine d’hommes en ont subi les effets.

La deuxième leçon tirée de cette guerre a été la futilité de l’affrontement direct. En 1982, après l’expulsion des forces irakiennes par les Iraniens, Khomeini ordonna à ses hommes de continuer, pour « libérer » l’Irak et poursuivre jusqu’à Jérusalem. Mais, six ans et des centaines de milliers de vies plus tard, il a consenti le cessez-le-feu. Selon Alfoneh, bon nombre de généraux de la génération de Suleimani croient qu’ils auraient pu gagner si les religieux n’avaient pas fléchi. « Beaucoup d’entre eux ont le sentiment d’avoir été poignardés dans le dos », dit-il. « Ils nourrissent ce mythe depuis près de trente ans. » Mais les dirigeants iraniens ne voulaient pas un bain de sang de plus. À la place, ils ont dû se préparer pour mener une guerre asymétrique, en s’attaquant à des puissances plus fortes, mais à l’extérieur de l’Iran.

La Force Qods était l’outil idéal. Khomeini en avait créé le prototype en 1979, avec l’objectif de protéger l’Iran et d’exporter la révolution. La première grande occasion s’est présentée au Liban, où des officiers des Gardiens de la révolution ont été envoyés en 1982 afin d’aider à organiser les milices chiites dans la guerre civile libanaise aux multiples intervenants. Ces efforts ont abouti à la création du Hezbollah, qui s’est développé sous la direction de l’Iran. Le commandant militaire du Hezbollah, le brillant et sanguinaire Imad Mougniyah, a contribué à la création de ce qui est devenu l’Appareil spécial de sécurité, un bras du Hezbollah qui collabore étroitement avec la Force Qods. Avec le soutien de l’Iran, le Hezbollah a aidé à orchestrer des attaques contre l’ambassade des États-Unis, ainsi que contre les cantonnements militaires français et américain. « À cette époque, alors que le Hezbollah dépendait entièrement de l’assistance iranienne, Mougniyah et les autres étaient bien disposés à servir les intérêts de l’Iran », dit David Crist, historien de l’armée américaine et auteur de The Twilight War.

Malgré toute l’agressivité du régime iranien, il semblait perdre de son zèle religieux. En 1989, Khomeini a cessé d’exhorter les Iraniens à propager la révolution, appelant à la place au pragmatisme pour en sécuriser les gains. L’intérêt de la Perse était à l’ordre du jour, même s’il se distinguait mal de la ferveur révolutionnaire. Pendant ces années-là, Suleimani travaillait à la frontière orientale de l’Iran, aidant les rebelles afghans qui résistaient contre les Talibans. Le régime iranien était intensément hostile aux Talibans, en grande partie à cause de leur persécution de la minorité chiite en Afghanistan. (En effet, les deux pays ont failli entrer en guerre ; l’Iran a mobilisé 250.000 soldats et ses dirigeants ont dénoncé les Talibans comme un affront à l’Islam.) Dans une région où fleurit la corruption, Suleimani s’est forgé une réputation grâce à sa lutte contre les trafiquants d’opium le long de la frontière afghane.

En 1998, Suleimani a été nommé chef de la Force Qods, prenant le commandement d’une agence qui affichait déjà des antécédents sanglants : des responsables américains et argentins estiment que le régime iranien avait aidé le Hezbollah a orchestrer l’attentat  contre l’ambassade d’Israël  à Buenos Aires en 1992, qui a fait vingt-neuf victimes, ainsi que l’attaque contre le centre communautaire juif dans la même ville en 1994, qui en a fait quatre-vingt cinq. Sous la direction de Suleimani, la Force Qods est devenue une organisation avec une portée extraordinaire, avec des branches dédiées au renseignement, à la finance, à la politique, au sabotage et aux opérations spéciales. Dotée d’une base dans l’ancienne enceinte de l’ambassade des États-Unis à Téhéran, la Force Qods compte entre 10.000 et 20.000 membres, divisés entre les combattants et ceux qui forment et contrôlent les agents à l’étranger. Ses membres sont choisis pour leurs compétences et leur fidélité à la doctrine de la Révolution islamique (ainsi que, dans certains cas, pour leurs liens familiaux). Selon le journal israélien Israel Hayom, les combattants  sont recrutés dans toute la région, formés à Chiraz et à Téhéran, endoctrinés au Collège Opération Jérusalem à Qom, puis « envoyés en mission en Afghanistan et en Irak pendant plusieurs mois afin d’acquérir de l’expérience sur le terrain. Ils se déplacent généralement sous la couverture de travailleurs iraniens de la construction. »

Après avoir pris le commandement, Suleimani a renforcé les relations au Liban avec Mougniyah et Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah. A cette époque, l’armée israélienne occupait le sud du Liban depuis seize ans déjà ; le Hezbollah souhaitant reprendre le contrôle du pays, Suleimani y a envoyé des agents de la Force Qods en mission d’assistance. « Ils avaient une présence très importante, en termes de formation, de conseil et de planification », dit Crocker. Les Israéliens se sont retirés en 2000, épuisés par les attaques inlassables du Hezbollah. Ce fut une victoire remarquable pour les chiites et, selon Crocker, « encore un exemple de la manière dont des pays comme la Syrie et l’Iran peuvent jouer sur le long terme, sachant que nous ne le pouvons pas. »

Depuis lors, le régime a apporté son soutien à divers groupes islamistes militants opposés aux alliés des États-Unis dans la région, tels l’Arabie Saoudite et Bahreïn. Ce soutien a été fourni non seulement à des chiites, mais aussi à des groupes sunnites, tels le Hamas, contribuant à créer un archipel d’alliances qui s’étend de Bagdad à Beyrouth. « Téhéran n’avait pas de schéma directeur préexistant pour construire l’Axe de résistance, mais les occasions se sont présentées », m’a confié un diplomate occidental à Bagdad. « À chaque fois, Suleimani était plus habile, plus rapide et mieux approvisionné que tout autre dans la région. En saisissant les opportunités lorsqu’elles se présentaient, il a pu construire, lentement mais sûrement. »

Dans les jours chaotiques qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001, Ryan Crocker, alors haut fonctionnaire au Département d’État, s’est rendu discrètement à Genève pour y rencontrer un groupe de diplomates iraniens.  « Je partais en avion le vendredi et rentrais le dimanche, de sorte que personne au bureau ne savait où j’avais été », m’a raconté Crocker. « Nous passions toute la nuit en réunion. » Il semblait clair pour Crocker que les Iraniens rendaient compte à Suleimani, qu’ils appelaient « Haji Qassem », et qu’ils voulaient aider les États-Unis à détruire leur ennemi commun, les Talibans. Bien que les États-Unis et l’Iran aient rompu leurs relations diplomatiques en 1980 suite à la prise d’otage de diplomates américains à Téhéran, Crocker n’était pas surpris de constater que Suleimani faisait preuve de souplesse. « Vous ne pouvez pas survivre à huit ans de guerre brutale sans être plutôt pragmatique », dit-il. Suleimani envoyait parfois des messages à Crocker, mais il évitait d’en consigner le contenu par écrit. « Haji Qassem était bien trop habile pour cela », dit Crocker. « Il n’allait pas laisser de trace écrite pour les Américains. »

Avant le début des bombardements, Crocker sentait que les Iraniens commençaient à s’impatienter vis-à-vis de l’administration du Président Bush, estimant qu’elle tardait à attaquer les Talibans. Lors d’une réunion au début du mois d’octobre 2001, le principal négociateur iranien s’est levé et a jeté une liasse de papiers sur la table en criant : « Si vous n’arrêtez pas de vous inventer ces gouvernements fantaisistes et irréalistes, si vous ne commencez pas à tirer des balles sur le terrain, rien de tout cela ne se produira jamais ! Quand vous serez disposés à parler sérieusement de combat, vous saurez où me trouver. » Il est sorti de la pièce en claquant la porte. « Ce fut un grand moment », dit Crocker.

La collaboration entre les deux pays a duré pendant toute la phase initiale de la guerre. À un moment, le négociateur principal a remis à Crocker une carte montrant en détail la position des forces talibanes. « Voici ce que nous conseillons : frappez-les ici d’abord, et ensuite frappez-les par là. Et voici pourquoi. » Ébahi, Crocker a demandé « Puis-je prendre des notes ? » Le négociateur a répondu : « Vous pouvez garder la carte. » Les informations circulaient dans les deux sens. Crocker raconte qu’un jour, il avait informé ses interlocuteurs de la localisation d’un facilitateur d’Al Qaeda habitant la ville de Mashhad, à l’est du pays. Les Iraniens l’ont arrêté et l’ont amené aux nouveaux dirigeants afghans qui, de l’avis de Crocker, l’ont remis aux américains. Le négociateur a dit à Crocker : « Haji Qassem se félicite de notre collaboration ».

L’entente n’a pas duré. En janvier 2002, Crocker, alors chef adjoint de l’ambassade des États-Unis à Kaboul, a été réveillé par des membres de son personnel, qui l’ont informé que le Président Bush, dans son discours annuel à la nation, avait cité l’Iran comme faisant partie d’un « Axe du mal ». Comme bon nombre de diplomates de haut rang, Crocker a été pris au dépourvu. Il a vu le négociateur le lendemain dans l’enceinte de l’ONU à Kaboul ; il était furieux. « Vous m’avez sérieusement endommagé », Crocker l’a-t-il entendu dire. « Suleimani est fou de rage. Il se sent compromis. » Le négociateur a informé Crocker que Suleimani, prenant un énorme risque politique, avait été en train d’envisager une réévaluation des États-Unis, en disant qu’« il est peut-être temps de repenser nos relations avec les Américains ». Le discours sur l’Axe du mal a mis fin aux réunions. Les réformateurs au sein du gouvernement, qui avaient prôné un rapprochement avec les États-Unis, ont été mis sur la défensive. Se rappelant de cette époque, Crocker a secoué la tête. « Nous étions tellement près du but », dit-il. « Un mot dans un discours à changé le cours de l’histoire. »

Avant que les réunions ne tombent à l’eau, Crocker s’est entretenu avec le négociateur principal concernant la possibilité d’une guerre en Irak. « Vous savez », a dit Crocker, « je ne sais pas ce qui va se passer, mais j’ai une certain responsabilité pour l’Irak – ce pays fait partie de mes dossiers – et je sais interpréter les signes, et je pense que nous allons y aller. » Il y a vu une opportunité énorme. Les Iraniens méprisaient Saddam, et Crocker considérait qu’ils seraient disposés à travailler avec les États-Unis. « Je n’étais pas un fan de l’invasion  », m’a-t-il raconté. « Mais je me disais, si nous devons le faire, voyons si nous pouvons convertir un ennemi en ami – au moins tactiquement pour cette histoire, et puis voyons jusqu’où nous pourrons aller. » Le négociateur a indiqué que les Iraniens étaient prêts à discuter et que l’Irak, comme l’Afghanistan, faisait partie des responsabilités de Suleimani: « C’est le même type qui est chargé des deux. »

Après le début de l’invasion en mars 2003, les responsables iraniens faisaient des efforts effrénés pour faire savoir aux Américains qu’ils voulaient la paix. Beaucoup d’entre eux, voyant tomber les régimes en Afghanistan et en Irak, étaient convaincus qu’ils seraient les prochains. « Ils avaient la trouille », m’a raconté Maguire, l’ancien agent de la CIA à Bagdad. « Ils envoyaient des coursiers de l’autre côté de la frontière pour contacter nos éléments d’élite, en disant : Nous ne voulons pas d’ennuis avec vous. Nous avions pris le dessus. » La même année, des responsables américains constataient que l’Iran avait reconfiguré ses plans pour développer une arme nucléaire afin de procéder de manière plus lente et plus discrète, par peur de provoquer une attaque de la part de l’Occident.

Après l’effondrement du régime de Saddam, Crocker fut envoyé à Bagdad afin d’organiser l’embryon d’un gouvernement, appelé le Conseil de gouvernement irakien. Constatant que de nombreux hommes politiques irakiens se rendaient à Téhéran pour des consultations, il a sauté sur l’occasion pour négocier indirectement avec Suleimani. Pendant l’été, Crocker lui a fait passer le nom de candidats potentiels chiites et les deux hommes ont passé chaque candidat en revue. Crocker n’a pas proposé un droit de veto, mais il a laissé tomber certains candidats que Suleimani trouvait particulièrement inacceptables. « La création du Conseil de gouvernement fut essentiellement le fruit d’une négociation entre Téhéran et Washington », dit-il.

Cet échange a marqué l’apogée de la collaboration entre l’Iran et les États-Unis. « Après la création du Conseil de gouvernement, tout s’est effondré », dit Crocker. Tandis que l’occupation américaine s’enlisait, Suleimani a commencé une campagne agressive de sabotage. Un grand nombre des Américains et Irakiens que j’ai rencontrés pensent que ce changement de stratégie était opportuniste : les Iraniens sont devenus agressifs lorsque la crainte d’une invasion américaine a commencé à s’atténuer.

Pendant des années, Suleimani avait envoyé des agents en Irak pour se rapprocher des milices chiites. Ainsi,  lorsque Saddam est tombé, il avait déjà une force de combat  en place : la Brigade Badr, le bras armé d’un parti politique chiite appelé le Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak. Les dirigeants de ce parti s’identifiaient à la révolution iranienne à tel point que les hommes de la Brigade Badr s’étaient battus à côté des forces iraniennes pendant la guerre Iran-Irak.

La Brigade Badr passait la plupart de son temps à perpétrer des actes de vengeance meurtriers contre les Baasistes et de manière général ne s’attaquaient pas aux Américains. Mais une autre milice soutenue par l’Iran, l’Armée du Mahdi, dirigé par le religieux populiste Moqtada-al-Sadr, s’affrontaient rapidement aux Américains. Au mois d’août 2004, après le lancement par les Américains d’une contre-offensive particulièrement sanglante, je marchais dans un cimetière de fortune dans la ville sacrée de Najaf au sud de Bagdad, où j’ai trouvé des dizaines de tombes peu profondes, chacune marquée par un minuscule pot de verre contenant une petite feuille de papier avec le nom et l’adresse du combattant tombé. Beaucoup d’entre eux portaient la mention « Téhéran ».

Suleimani ayant trouvé Sadr imprévisible et difficile à gérer, la Force Qods commençait à organiser d’autres milices prêtes à attaquer les Américains. Ses agents formaient des combattants en Iran, parfois assistés par leurs camarades du Hezbollah. Suleimani semblait parfois exercer un contrôle total sur certaines milices irakiennes. Un haut responsable irakien, lors d’un voyage à Washington, a même reproché publiquement au Guide suprême d’avoir voulu faire monter la violence en Irak. Peu après son retour à Bagdad, m’a-t-il raconté, il a reçu des messages des dirigeants de deux milices chiites irakiennes. Les deux posaient la même question : Voulez-vous mourir ?

En 2004, la Force Qods a commencé à inonder l’Irak de bombes meurtrières posées au bord de la route, dénommées PFE (« pénétrateurs formés par explosion »). Les PFE, qui lancent un noyau de cuivre fondu capable de pénétrer les blindages, ont semé la panique parmi les troupes américaines, car ils étaient à l’origine de près de 20 % des morts au combat. Il fallait des techniciens experts pour fabriquer les PFE, qui étaient souvent déclenchés par des détecteurs de mouvement sophistiqués. « Il n’y avait aucun doute quant à leur origine », m’a informé le général Stanley McChrystal, chef du Commandement interarmées des opérations spéciales. « Nous savions que toutes les fabriques de bombes étaient en Iran. Les PFE ont tué des centaines d’Américains. »

La campagne de Suleimani contre les Américains ne tenait aucun compte du clivage entre sunnites et chiites, qu’il a toujours été prêt à mettre de côté afin d’atteindre un objectif plus large. Des responsables irakiens et occidentaux m’ont expliqué qu’au début de la guerre, Suleimani avait encouragé le chef du renseignement du régime d’Assad à faciliter le passage d’extrémistes sunnites par la Syrie pour combattre les Américains. Dans de nombreux cas, une certaine liberté à l’intérieur de l’Iran fut également accordée à Al Qaeda. Crocker m’a raconté qu’au mois de mai 2003, les Américains ont appris que des combattants d’Al Qaeda en Iran préparaient un attentat contre des cibles occidentales en Arabie Saoudite. Crocker était inquiet. « Ils étaient là, sous la protection de l’Iran, en train de préparer des opérations », dit-il. Il s’est rendu à Genève pour avertir les Iraniens, mais en vain. Des militants ont lancé des attaques à la bombe contre trois ensembles résidentiels à Riyad, tuant trente-cinq personnes, dont neuf Américains.

La stratégie iranienne de complicité avec les extrémistes sunnites s’est retournée contre eux de manière terrible. En effet, peu de temps après le début de l’occupation, ces mêmes extrémistes ont commencé à s’attaquer à des civils chiites et au gouvernement irakien, dominé par des chiites. Ce fut un avant-goût de la guerre civile à venir. « Bienvenue au Moyen Orient », m’a dit le diplomate occidental à Bagdad. « Suleimani voulait saigner les Américains, il a invité les jihadistes à donner un coup de main et tout a dérapé ».

Toujours est-il que la politique de l’Iran envers les Américains en Irak ne fut pas totalement hostile (après tout, les deux pays essayaient d’installer la majorité chiite en Irak au pouvoir), alors Suleimani alternait entre négocier avec les Américains et les tuer. Tout au long de la guerre, il faisait venir les dirigeants irakiens à Téhéran afin de conclure des ententes, généralement destinées à maximiser le pouvoir des chiites. Au moins une fois, il s’est même rendu au cœur de la puissance américaine à Bagdad. « Suleimani est rentré dans la Zone verte afin de rencontrer des Irakiens », m’a dit l’homme politique irakien. « Je pense que les Américains auraient aimé l’arrêter, mais ils ont estimé qu’ils ne pouvaient pas le faire. »

Les deux côtés cherchant l’avantage, les allégeances changeantes ont conduit à des rencontres inconfortables, parfois bizarres. Les dirigeants des deux principaux partis kurdes, Massoud Barzani et Jalal Talabani, rencontraient Suleimani et les Américains régulièrement. Alors que les relations des Kurdes avec les États-Unis étaient généralement chaleureuses, leurs liens avec les dirigeants iraniens, tels Suleimani, étaient plus profonds et plus complexes ; le régime iranien avait abrité les Kurdes d’Irak pendant leur guerre contre Saddam. Mais la relation n’avait jamais été à pied d’égalité. Les dirigeants kurdes considèrent que l’objectif de Suleimani a toujours été d’entretenir la division et l’instabilité au sein des partis politiques irakiens, pour maintenir le pays en état de faiblesse : la guerre Iran-Irak n’était jamais loin de leur esprit. « Il est très difficile pour nous de dire non à Suleimani », m’a expliqué un haut responsable kurde. « Quand nous disons non, il nous cause des ennuis. Des attaques à la bombe, des fusillades. Les Iraniens sont nos voisins. Ils ont toujours été là, ils le seront toujours. Nous devons traiter avec eux. »

Un haut responsable du renseignement à Bagdad se rappelle avoir rendu visite à Talabani à son domicile pendant un voyage au nord de l’Irak. Quand il est rentré, Suleimani y était assis, vêtu d’une chemise noire et d’une veste noire. Les deux hommes se sont regardés de haut en bas. « Il savait qui j’étais, et moi, je savais qui il était. Nous nous sommes serrés la main sans rien dire », dit le responsable. « Je n’ai jamais vu Talabani se comporter avec autant de déférence. Il était terrifié. »

Dans les années qui ont suivi l’invasion, la priorité pour le général McChrystal était de battre les insurgés sunnites. Comme d’autres commandants américains en Irak, il s’est largement abstenu de poursuivre les agents de la Force Qods. Provoquer l’Iran n’aurait fait qu’exacerber le conflit, et de toute manière de nombreux agents agissaient sous couverture diplomatique. Mais, la guerre s’éternisant, les milices soutenues par l’Iran jouaient un rôle de plus en plus important. Fin 2006, m’a raconté McChrystal, il a créé une unité spéciale pour tuer et capturer les insurgés soutenus par l’Iran, ainsi que les agents de la Force Qods.

Au mois de décembre de cette même année, des commandos américains ont attaqué l’enceinte d’Abdul Aziz al Hakim, un puissant homme politique chiite, où ils ont trouvé le général Mohsen Chizari, le chef des opérations de la Force Qods. Selon Endgame, le livre de Michael Gordon et Bernard Trainor, les commandos ont arrêté Chizari, provoquant une onde de choc à Bagdad. « Tout le monde était stupéfait », m’a confié un ancien haut commandant militaire. « Tous les Iraniens étaient stupéfaits. Nous avions enfreint la loi non-écrite. » Nouri al-Maliki, le premier ministre irakien, a exigé que les Américains rendent Chizari. Après l’avoir fait, Maliki, à contrecœur, l’a relâché. A la suite de cet incident, l’ambassadeur des États-Unis a informé Maliki que la prochaine fois qu’ils attrapaient un agent iranien, ils allaient le garder.

Un mois plus tard, le général McChrystal a reçu des rapports selon lesquels le général Mohammed Ali Jafari, le chef des Gardiens de la révolution, pourrait faire partie d’un convoi qui se dirigeait vers la frontière  irakienne. Selon d’autres renseignements, Suleimani l’accompagnait. Un groupe de combattants kurdes attendait pour les accueillir après la frontière. McChrystal a décidé de laisser les Iraniens traverser la frontière.
« Nous ne voulions pas de fusillade avec les Kurdes », a-t-il dit. Les hommes de McChrystal ont suivi le convoi pendant environ 150 kilomètres, jusqu’à la ville kurde d’Erbil. Le convoi s’est arrêté devant un bâtiment ordinaire portant une petite enseigne marquée « Consulat ». Personne ne savait qu’un tel consulat existait, mais sa présence signifiait que les hommes à l’intérieur agissaient sous couverture diplomatique. Les Américains sont rentrés quand même et ont pris cinq Iraniens. Tous étaient munis de passeports diplomatiques et tous, selon McChrystal, appartenaient à la Force Qods. Ni Suleimani ni Jafari ne se trouvaient parmi eux ; ils s’étaient manifestement séparés du convoi à la dernière minute et ont trouvé refuge dans un lieu sûr contrôlé par le dirigeant kurde Massoud Barzani. « Suleimani avait de la chance », m’a dit Dagan, l’ancien chef du Mossad, à propos du raid. « Il est important d’avoir de la chance. »

Neuf jours plus tard, cinq nouveaux 4×4 noirs se sont arrêtés devant le portail du centre de coordination de la province de Karbala, au sud de l’Irak. Les hommes à l’intérieur des véhicules, parlant anglais, portant des treillis américains et montrant des pièces d’identité militaires en règle, ont pu passer le portail. Dans l’enceinte, ils ont sauté de leurs véhicules et couru directement vers un bâtiment où travaillaient des soldats américains. Ils en ont tué un et enlevé quatre autres, ne s’occupant pas des autres personnes présentes. Quelques heures plus tard, les quatre otages étaient morts, tués par balles à bout portant.

L’attaque fut perpétrée par Asa’ib Ahl al-Haq, une des milices soutenues par l’Iran. Certains responsables américains ont émis l’hypothèse que le raid avait été ordonné par Suleimani en réponse à l’enlèvement des agents de la Force Qods à Erbil. Dans les deux mois qui ont suivi, les Américains ont tué le chef présumé de l’attaque et arrêté plusieurs participants. L’un d’entre eux fut Ali Musa Daqduq, un commandant du Hezbollah formé en Iran. Daqduq avait initialement fait semblant de ne pas pouvoir parler ; les Américains l’ont surnommé « Hamid le muet ». Mais au bout d’un certain temps, ont-ils dit, il a commencé à parler et leur a raconté que l’opération avait été commandée par des responsables iraniens. Pour la première fois, les commandants américains ont montré Suleimani publiquement du doigt. Lors d’une conférence de presse, le général de brigade Kevin Bergner  a déclaré : « La Force Qods était au courant et a aidé à planifier l’attaque de Karbala, lors de laquelle cinq soldats de la coalition ont été tués ».

La guerre clandestine avec l’Iran s’intensifiant, des responsables américains ont envisagé de pénétrer à l’intérieur de l’Iran afin d’attaquer les camps d’entraînement et les fabriques de bombes. « Certains d’entre nous avaient très envie de les frapper fort », m’a raconté un officier américain de haut rang qui était en Irak à cette époque. Ces débats allaient durer jusqu’en 2011, jusqu’au retrait des derniers soldats américains. À chaque fois, les Américains ont décidé de ne pas franchir la frontière, estimant qu’il serait trop facile pour les Iraniens de surenchérir.

Vers la même époque, Suleimani a entamé une correspondance avec des hauts fonctionnaires américains, envoyant des messages par des intermédiaires, parfois cherchant à rassurer les Américains, parfois pour gagner un avantage. Un des premiers messages est arrivé début 2008, lorsque le président irakien, Jalal Talabani, a passé un téléphone portable avec un SMS au général David Petraeus, qui avait pris le commandement de l’armée américaine l’année précédente : « Cher général Petraeus, vous devez savoir que c’est moi, Qassem Suleimani, qui contrôle la politique de l’Iran à l’égard de l’Irak, du Liban, de Gaza et de l’Afghanistan. En effet, l’ambassadeur à Bagdad est membre de la Force Qods. Celui qui va le remplacer en fait  également partie. » Après l’assassinat des cinq soldats américains à Karbala, Suleimani a envoyé un message à l’ambassadeur américain : « Je jure sur la tombe de Khomeini que je n’ai pas autorisé une seule balle contre les États-Unis », a dit Suleimani. Les Américains ne l’ont pas cru.

Dans un rapport destiné à la Maison Blanche, Petraeus décrit Suleimani comme « vraiment méchant ». Pourtant, les deux hommes étaient par moments presqu’en négociation. Selon des télégrammes diplomatiques révélés par Wikileaks, Petraeus envoyait des messages à Suleimani par l’intermédiaire de responsables irakiens, lui demandant d’arrêter les attaques à la roquette contre l’ambassade et les bases américaines. En 2008, les Américains et l’armée irakienne menaient une offensive contre l’Armée du Mahdi, la milice chiite de Moqtada al-Sadr ; en rétribution, la milice bombardait régulièrement la Zone verte. Suleimani, flairant l’ouverture politique, envoya un message à Petraeus regrettant la situation et disant qu’il avait ordonné à ses hommes d’arrêter les attaquants. Petraeus a répondu : « Je suis né un dimanche, mais ce n’était pas dimanche dernier ». Finalement, c’est Suleimani qui a négocié un cessez-le-feu entre Sadr et le gouvernement.

Par moments, Suleimani semblait prendre plaisir à narguer ses homologues américains, et l’histoire de ses exploits commençait à se répandre. En été 2006, pendant la guerre de trente-quatre jours entre l’Israël et le Hezbollah au Liban, la violence à Bagdad semblait s’atténuer. À la fin des combats, m’a raconté l’homme politique irakien, Suleimani aurait envoyé un message au commandement américain, en disant : « J’espère que vous avez apprécié le calme et la tranquillité à Bagdad. J’ai été occupé à Beyrouth. »

Lors d’un discours prononcé en 1990, Khamenei avait déclaré que la mission de la Force Qods était de « créer des cellules populaires de Hezbollah partout dans le monde ». Si cet objectif n’a pas été atteint, le Hezbollah  est néanmoins devenu la force la plus influente au Liban, une puissance militaire et un parti politique qui se substitute presque à l’État. Certains experts de la région affirment qu’en murissant, il est devenu moins dépendant de l’Iran. Mais, lors d’un dîner à Beyrouth l’année dernière, Walid Joumblatt, un homme politique libanais, se plaignait que les dirigeants du Hezbollah étaient encore sous l’emprise de Téhéran. « On doit s’asseoir avec eux et parler avec eux, mais qu’est-ce que l’on peut dire ? », m’a-t-il dit. « Ce n’est pas eux qui décident, ce sont Khamenei et Qassem Suleimani qui prennent les décisions. »

Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a approuvé le principe de velayat-e  faqih, reconnaissant le Guide suprême de l’Iran comme autorité suprême ; il à également reconnu la présence d’agents de la Force Qods au Liban. Entre 2000 et 2006, l’Iran a envoyé cent millions de dollars par an au Hezbollah. Agissant par procuration, ses combattants ont un atout : ils parlent arabe, ce qui les rend plus aptes à effectuer des opérations en Syrie et ailleurs dans le monde arabe. En collaboration avec les Iraniens, ils ont lancé ou préparé des attaques à Chypre, en Azerbaïdjan et en Turquie.

Ils n’agissent pas toujours de concert. Après l’attentat commis par un agent du Hezbollah contre un autocar de touristes israéliens en Bulgarie en juillet 2012, les autorités américaines ont appris que Suleimani avait demandé à ses hommes : « Quelqu’un est-il au courant de cet attentat ? » Personne ne l’était. « Le Hezbollah a agi seul à cette occasion », m’a confié un responsable militaire américain. Néanmoins, la Force Qods semble avoir été impliquée à plusieurs moments clé de l’histoire récente du Liban. En 2006, Nasrallah avait ordonné à un groupe de ses combattants de kidnapper des soldats israéliens, opération qui, selon le responsable de sécurité originaire du Moyen Orient, avait été effectuée avec l’aide de Suleimani. Une guerre brève mais féroce s’en est suivie, pendant laquelle l’Armée de défense d’Israël a détruit une grande partie du Liban. « Je ne pense pas que Suleimani s’attendait à une telle réaction », m’a dit le responsable.

La question de l’influence iranienne au Liban s’est posée à nouveau en 2011, lorsque le Tribunal spécial des Nations unies pour le Liban a accusé quatre hauts responsables du Hezbollah de l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais, Rafiq Hariri, en 2005. Hariri, un Sunnite, avait essayé de retirer le Liban de la sphère d’influence irano-syrien. Il fut tué lors d’un attentat-suicide, le jour de la Saint-Valentin, par une camionnette contenant une charge explosive de 1800 kg.

Les procureurs ont utilisé l’« analyse de co-localisation » pour identifier les assassins présumés du Hezbollah, établissant le lien entre les téléphones portables jetables utilisés au moment de l’assassinat et d’autres téléphones appartenant aux suspects. Ils n’ont pas souhaité mettre en accusation des responsables syriens, mais affirment avoir des preuves convaincantes que le gouvernement d’Assad était impliqué dans l’assassinat d’Hariri. Un enquêteur principal du Tribunal spécial m’a dit qu’il y avait également des soupçons quant à la participation des Iraniens : « Notre théorie concernant cette affaire est que Hezbollah a appuyé sur la gâchette, mais qu’il n’aurait pas pu le faire et ne l’aurait pas fait sans la bénédiction et sans le soutien logistique de l’Iran et de la Syrie ». Au moins une douzaine d’appels avait été passés vers l’Iran, avant et après l’assassinat, depuis un des téléphones qui auraient été utilisés par les assassins. Mais les enquêteurs m’ont dit qu’ils ne connaissaient pas le destinataire de ces appels et qu’ils n’avaient pas pu persuader les agences occidentales de renseignement de les aider. Or, il s’est avéré que ces agences en savaient un rayon. Le haut responsable du renseignement m’a dit que des conversations entre agents iraniens ont été entendues quelques minutes avant l’attaque. « Il y avait des Iraniens au téléphone en train de diriger l’attaque », m’a-t-il dit. Selon Robert Baer, un ancien haut responsable de la CIA : « S’il est vrai que l’Iran était impliqué, Suleimani était sans aucun doute au centre de toute cette affaire ».

Entretemps, les quatre hommes du Hezbollah soupçonnés d’avoir participé à l’attentat ont disparu. L’un d’entre eux,  Mustafa Badreddine, beau-frère d’Imad Mougniyah et fabricant de bombes pour le Hezbollah de longue date, a été repéré par les rebelles en Syrie où, selon eux, il se battait du côté d’Assad.

Le 22 décembre 2010, James Jeffrey, l’ambassadeur américain à Bagdad, et le général Lloyd Austin, le haut commandant américain en Irak, ont envoyé une note de félicitations au peuple irakien pour la formation d’un nouveau gouvernement, dirigé par le premier ministre, Nouri al-Maliki. L’Irak avait été sans gouvernement depuis neuf mois, suite à des élections législatives qui ont abouti à une impasse. Former un  gouvernement était devenu indispensable : au moment des élections, il restait encore près de cent mille soldats américains dans le pays et les commandants américains espéraient encore ne laisser qu’une force résiduelle. « Nous nous réjouissons de collaborer avec le nouveau gouvernement de coalition afin de poursuivre notre vision commune d’un Irak démocratique », ont dit les deux hommes.

Ce que Jeffrey et Austin ont tu, c’est que l’entente cruciale qui a mené à la formation du gouvernement irakien a été négociée non pas par eux, mais par Suleimani. Dans les mois précédents, selon plusieurs responsables irakiens et occidentaux, Suleimani avait invité des hauts dirigeants chiites et kurdes à le rencontrer à Téhéran  et à Qom, afin de leur arracher la promesse de soutenir Maliki, son candidat préféré. L’entente était assortie d’un jeu complexe d’incitations. Maliki et Assad se détestaient ; Suleimani les a rassemblés en forgeant un accord concernant la construction d’un oléoduc lucratif entre l’Irak et la frontière syrienne. Afin de cadrer le religieux Moqtada-al Sadr, Suleimani a accepté de placer ses hommes dans les ministères irakiens fournissant des services à la population.

Le plus remarquable, selon les responsables irakiens et occidentaux, fut les deux conditions imposées par Suleimani aux Irakiens. La première fut que Jalal Talabani, ami de longue date du régime iranien, soit nommé président. La deuxième fut que Maliki et ses partenaires de la coalition insistent sur le retrait de tous les soldats américains. « Suleimani a dit : Pas d’Américains », m’a raconté l’ancien dirigeant irakien. « Et voilà une relation de dix ans partie en fumée. »

Des responsables irakiens m’ont raconté que, à l’époque de l’annonce de Jeffrey, les Américains savaient que Suleimani les avait poussés hors du pays mais ils étaient trop gênés pour l’admettre publiquement. « Nous nous moquions des Américains », m’a raconté l’ancien dirigeant irakien, emporté par la colère en se rappelant de la situation. « Merde, merde, merde ! » a-t-il crié. « Ils se sont fait complètement avoir par Suleimani, et publiquement ils se félicitaient d’avoir réussi à former le gouvernement ! »

L’entente fut un coup dur pour Ayad Allawi, un homme politique laïc et pro-américain dont le parti avait emporté le plus grand nombre de sièges parlementaires aux élections, mais il n’avait pas pu constituer une coalition majoritaire. Dans une interview donnée en Jordanie, il dit qu’il aurait pu construire une majorité avec le soutien des États-Unis. Mais, au lieu de le soutenir, les Américains l’ont écarté en faveur de Maliki. Il m’a raconté que le Vice-président Joe Biden l’a appelé pour lui dire de renoncer à sa candidature, en lui disant : « Vous ne pouvez pas former un gouvernement ».

Allawi soupçonnait les Américains de ne pas être prêts à affronter les difficultés qu’auraient causées les Iraniens s’il était devenu premier ministre. Ils voulaient rester en Irak, dit-il, mais avec un  minimum d’effort. « J’avais besoin du soutien américain », dit-il. « Mais ils voulaient partir et ils ont remis le pays entre les mains des Iraniens. L’Irak est aujourd’hui un État défaillant, une colonie iranienne. »

Selon d’anciens responsables américains et irakiens, Suleimani exerce son influence sur la politique en Irak en achetant des fonctionnaires, en subventionnant des journaux et des chaînes de télévision et, le cas échéant, par l’intimidation. Rares sont ceux qui résistent à ses incitations. « Je n’ai pas encore vu de parti politique chiite qui n’ait pas pris d’argent de Qassem Suleimani », m’a raconté l’ancien haut responsable irakien. « C’est sans aucun doute l’homme le plus puissant de l’Irak. »
    
Même Maliki a souvent l’impression d’être prisonnier des Iraniens. Exilé par Saddam, Maliki a vécu pendant une courte période en Iran, mais il est allé en Syrie par la suite, en partie pour échapper à l’influence iranienne, selon des Irakiens qui le connaissent bien. Crocker dit que Maliki lui avait confié un jour : « Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que l’arrogance si vous n’avez jamais été un arabe irakien obligé de trouver  refuge chez les Iraniens ».  L’homme politique irakien, qui est proche des deux hommes, m’a dit que Maliki en veut à Suleimani, et que ce ressentiment est réciproque. « Maliki dit que Suleimani n’écoute pas », m’a-t-il raconté. « Suleimani dit que Maliki ne fait que mentir. »

Quoi qu’il en soit, Maliki est peut-être en train de récompenser Suleimani très largement de ses efforts pour l’installer en tant que premier ministre. Selon l’ancien haut responsable du renseignement, le gouvernement de Maliki contrôle divers montages, d’une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars par an, dont l’objectif est d’aider le régime iranien à déjouer les sanctions économiques occidentales. Un important homme d’affaires irakien m’a raconté que des agents soutenus par l’Iran se servent régulièrement du système bancaire irakien pour effectuer des transactions frauduleuses leur permettant de se faire des bénéfices énormes sur la vente de devises irakiennes. « Si les banques refusent, elles sont fermées par le gouvernement », dit-il.

Selon des responsables, la deuxième source principale de revenus pour le régime iranien est le pétrole. Le gouvernement de Maliki se réserve l’équivalent de deux cent mille barils de pétrole par jour, d’une valeur d’environ vingt millions de dollars aux prix actuels, et envoie l’argent à Suleimani. Ainsi, la Force Qods a pu se protéger contre la pression économique des sanctions occidentales. « C’est un programme d’action clandestin autofinancé », dit l’ancien haut responsable du renseignement. « Suleimani n’a même pas besoin du budget iranien pour financer ses opérations. »

En décembre 2012, lorsque le régime d’Assad semblait être sur le point de s’effondrer, des responsables américains ont repéré des techniciens syriens en train de préparer des bombes portant l’agent neurotoxique sarin, destinées à être embarquées dans des avions. Tout laissait penser qu’ils préparaient une vaste attaque chimique. Paniqués, les Américains ont appelé des dirigeants en Russie, qui ont appelé leurs homologues à Téhéran. Selon le responsable militaire américain, Suleimani semblait avoir joué un rôle clé en persuadant Assad de renoncer à l’utilisation de ce type d’armes.

Ce que pense Suleimani de l’éthique de l’utilisation d’armes chimiques n’est pas connu. Pendant la guerre Iran-Irak, des milliers de soldats iraniens ont été victimes d’attaques chimiques ; les survivants parlent encore publiquement du traumatisme subi. Mais certains responsables américains estiment que ses efforts pour restreindre Assad étaient inspirés plutôt par le pragmatisme : la crainte de provoquer une intervention armée américaine. « Les Russes et les Iraniens ont dit à Assad : Nous ne pouvons vous soutenir devant l’opinion publique mondiale si vous utilisez ces armes », dit un ancien haut responsable militaire américain.

Le régime est soupçonné d’avoir utilisé des armes chimiques au moins quatorze fois depuis 2012. Pourtant,  même après la vaste attaque au sarin du 21 août, qui a tué 1400 civils, le soutien de Suleimani à la Syrie est resté inconditionnel. Afin de sauver Assad, Suleimani a fait appel à tous les agents qu’il a pu former après avoir pris le commandement de la Force Qods : les combattants de Hezbollah, des milices chiites de divers pays arabes, ainsi qu’à tout l’argent et tout le matériel qu’il a pu soutirer de son propre gouvernement assiégé. À Bagdad, un jeune chiite irakien qui se faisait appeler Abou Hassan m’a dit avoir été recruté par un groupe d’hommes irakiens pour combattre. Il est allé en car à la ville iranienne de Mashhad où, avec une quarantaine d’autres irakiens, il a reçu deux semaines d’entraînement dispensé par des formateurs iraniens. Les hommes se sont ensuite rendus au sanctuaire chiite de Sayyidah Zaynab, près de Damas, où ils ont passé trois mois à se battre pour le gouvernement d’Assad, à côté de soldats du Hezbollah et de tireurs d’élite iraniens. « Nous avons perdu beaucoup d’hommes », m’a-t-il dit.

Le plus grand succès de Suleimani est peut-être celui de persuader ses hommes de paille au gouvernement irakien de permettre à l’Iran d’utiliser son espace aérien pour acheminer des hommes et des munitions à Damas. Le général James Mattis, commandant jusqu’en mars 2013 de toutes les forces armées américaines au Moyen Orient, m’a dit que sans cette aide, le régime d’Assad se serait effondré il y a plusieurs mois. Les vols s’effectuent sous le contrôle direct du ministre de transport irakien, Hadi al-Amri, un ancien allié de Suleimani : ancien chef de la Brigade Badr, il avait combattu du côté iranien pendant la guerre Iran-Irak. Lors d’une interview à Bagdad, Amri a nié que les Iraniens utilisaient l’espace aérien irakien pour acheminer des armes. Mais il avait témoigné de son affection pour son ancien commandant : « J’aime Suleimani ! » a-t-il dit, en tapant du poing sur la table. « C’est mon ami le plus cher. »

Jusqu’à présent, Maliki a résisté à la pression de laisser Assad s’approvisionner par voie terrestre à travers l’Irak. Mais il n’a pas mis fin aux vols ; la perspective d’un régime radical sunnite en Syrie l’a emporté sur ses réserves quant à l’implication dans une guerre civile. « Maliki n’aime pas les Iraniens, il déteste Assad, mais il haït Al-Nusra », m’a déclaré Crocker. « Il ne veut pas de gouvernement Al Qaeda à Damas. »

Ce climat extrêmement sectaire pourrait être le legs le plus durable de Suleimani au Moyen Orient. Afin de sauver son empire iranien en Syrie et au Liban, Suleimani a contribué à alimenter un conflit entre sunnites et chiites qui menace d’engloutir  la région pendant des années encore, une guerre qu’il semble content de mener. « Il a toutes les raisons de croire que l’Iran est la puissance montante dans la région », m’a dit Mattis. « Nous n’avons jamais réussi à lui porter un vrai coup dur. »

En juin 2013, un nouveau président modéré a été élu en Iran ; il a promis de mettre fin aux sanctions qui ont rendu le pays exsangue et détruit la classe moyenne. En Occident, on se permet d’espérer que Khamenei permettra à Rouhani de trouver un accord. Si la modération de Rouhani n’est que toute relative – il s’agit de l’Iran, c’est un religieux chiite et un adhérent de longue date à la révolution islamique – son gouvernement a manifesté des signes de bonne volonté, dont la libération de onze prisonniers politiques, ainsi qu’un échange de courrier avec le Président Obama. Rouhani s’est rendu à New York cette semaine [fin septembre 2013] afin de s’adresser à l’Assemblée générale de l’ONU et, éventuellement, rencontrer Obama. Les pourparlers concerneront sans doute la possibilité que l’Iran freine son programme nucléaire contre un relâchement des sanctions.

Beaucoup de responsables en Occident espèrent que l’Iran aidera également à mettre fin à la guerre qui s’éternise en Syrie. Le vice-premier ministre d’Assad a récemment mentionné la possibilité d’un cessez-le-feu, en ajoutant : « Que personne ne se trompe : le régime dans sa forme actuelle va perdurer ». Il n’a pas dit qu’Assad quitterait le pouvoir, la condition préalable posée par les rebelles pour toute négociation. Certains Iraniens puissants ont laissé entendre que le jeu d’Assad ne vaudrait plus la chandelle. Dans un discours récent, l’ancien président Hashemi Rafsanjani  a déclaré : « Le peuple a été la cible d’attaques chimiques de la part de leur propre gouvernement ». (La fuite d’un enregistrement du discours ayant provoqué un certain émoi en Iran, Rafsanjani a nié ces paroles). Mais un régime moins favorable en Syrie scinderait l’Axe de résistance et rendrait le partenariat entre l’Iran et le Hezbollah nettement plus compliqué. En tout cas, le régime iranien pourrait être trop divisé pour arriver à un consensus. « À chaque fois que vous voyez une déclaration sortir du gouvernement, rappelez-vous qu’il y a un nid de rats en train de se battre sous la surface », m’a dit Kevan Harris, un sociologue à l’université de Princeton qui a beaucoup étudié l’Iran. Alors que Rouhani cherche à nouer des relations avec l’Occident, il devra affronter les purs et durs, y compris Suleimani et ses camarades, qui depuis plus d’une décennie ont défini leur politique étrangère en termes d’une guerre clandestine contre les États-Unis et l’Israël. « Ils ne font pas confiance à ceux d’en face », dit Harris. « Ils ont le sentiment que toute concession sera perçue par l’Occident comme un signe de faiblesse. »

Pour Suleimani, abandonner Assad signifierait l’abandon du projet d’expansion qui l’a occupé pendant quinze ans. Lors d’un discours récent devant l’Assemblée des experts (les religieux qui choisissent le Guide suprême), il a parlé de la Syrie sur un ton féroce et décidé. « Nous ne prêtons pas attention à la propagande de nos ennemis parce que la Syrie est la ligne de front de la résistance et cette réalité est indéniable », a-t-il-dit. « Il est notre devoir de défendre les musulmans parce qu’ils sont sous pression et opprimés. » Pour Suleimani, c’est la même guerre, contre les mêmes ennemis, qu’il mène depuis toujours. Pour lui, semble-t-il, les compromis qui font partie de l’art de gouverner ne peuvent se comparer au paradis du champ de bataille. « Nous allons soutenir la Syrie jusqu’au bout », a-t-il dit. ♦

Traduit de l’anglais

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